Depuis lundi, je travaille en équipe sur un chantier dans une grande maison de l’ouest parisien. C’est une maison énorme, avec un grand jardin, où nous refaisons les enduits de la cage d’escalier. Techniquement, il n’y a rien d’extraordinaire à raconter. Ce qui m’a marqué cette semaine, ce n’est pas le chantier, c’est la cliente, ou plus exactement le regard qu’elle porte sur les gens qui travaillent chez elle. Je voulais en parler ici parce que ça dépasse cette maison. Ça touche au mépris que certaines personnes peuvent avoir envers les artisans. Avant d’en tirer quoi que ce soit, je préfère raconter la semaine dans l’ordre.
Une maison bâchée et une cliente sur nos talons
Lundi, ma première tâche a été d’enlever tout le carrelage de la salle de bain, avec une consigne claire : « sans faire de poussière ». Quiconque a déjà tenu un burin devant un mur carrelé sait ce que vaut cette demande. Nous avions bâché toute la maison, comme on le fait toujours avant d’attaquer des enduits dans une cage d’escalier. Mais on ne casse pas du carrelage sans poussière. Ça n’existe pas.
Mardi, nous avons compris que la maison appartenait à une famille dont le nom ne vous serait pas inconnu. Le même jour, la cliente a fait tout un scandale à propos d’un dérouleur de papier toilette. Il s’agit d’un modèle « de luxe qui coûte très cher », que nous ne devions surtout pas abîmer. Personne n’y avait touché. C’était un avertissement.
Il y a eu ensuite l’épisode de la cuisine. Nos outils, les sacs d’enduit et tout notre matériel sont stockés dehors, donc nous la traversons du matin au soir. On ne compte plus les allers-retours dans la journée. La cliente nous a demandé de nous déchausser à chaque passage. Autrement dit, enlever puis remettre des chaussures de sécurité à chaque trajet, plusieurs dizaines de fois par jour. Mes collègues ont obtempéré. J’ai gardé mes chaussures. Le midi, une fois dans le jardin, nous avons eu droit à une nouvelle remontrance : nous mangions à même le bois de la table et nous allions la tacher avec des marques de gras.
Aujourd’hui, c’était au tour du robinet. Il s’agit de celui du lave-mains, « de luxe et très cher » lui aussi, auquel il faut faire très attention. Renseignement pris, le robinet vaut mille euros. Mille euros pour faire couler de l’eau, a résumé un collègue.
Voilà pour la liste. Elle ne raconte pas grand-chose tant qu’on ne la regarde pas dans son ensemble.
Ce n’est pas nous qu’elle regarde
Pris un par un, aucun de ces épisodes n’est grave. Il y a une consigne impossible, une remarque sur une table, un robinet à protéger. Ce qui pèse, c’est l’accumulation et surtout ce qu’elle raconte. À aucun moment on ne nous parle comme à des professionnels venus faire un travail. On nous parle comme à un risque pour la maison, comme si notre présence était un mal nécessaire qu’il fallait contenir, pièce par pièce, objet par objet.
La hiérarchie des valeurs est assez parlante. Le dérouleur de papier toilette a droit à un avertissement solennel. Le robinet aussi. La table du jardin également. Les personnes qui passent leurs journées à retaper sa cage d’escalier, elles, ont droit à des consignes. C’est à peu près tout.
Cette hiérarchie m’a d’abord agacé. Puis je me suis demandé pourquoi ces objets prenaient autant de place dans ce qu’elle nous disait.
Des objets pour dire « j’ai réussi ma vie »
Ce qui revient dans chacune de ses phrases, ce n’est pas la crainte qu’on abîme quelque chose. C’est le mot « luxe ». Le dérouleur est de luxe. Le lave-mains est de luxe. Le robinet est très cher. À chaque fois, le prix est annoncé avant la consigne, comme si c’était l’information principale. Je crois que c’en est une, en fait : elle ne nous parle pas de ses objets, elle nous parle d’elle. Ce qu’elle nous dit, en creux, c’est vous voyez, j’ai de l’argent, j’ai réussi ma vie.
C’est ce que je trouve le plus triste dans cette semaine, plus encore que le mépris. Exister à travers des objets. Avoir besoin qu’un robinet à mille euros raconte qui on est, devant des gens de passage qui repartiront à la fin du chantier. Selon moi, l’essentiel de la vie est ailleurs. Il n’est en tout cas pas dans un lave-mains. J’ai quitté un métier confortable pour apprendre à travailler de mes mains. Ce n’est pas le choix de quelqu’un qui mesure une vie au prix de ses robinets.
À ce stade, je pensais avoir compris le mécanisme. La suite de la journée m’en a offert la démonstration complète.
Le joker du pape
Juste après l’épisode du robinet, la conversation a dérivé sur les bouchons attendus dans Paris avec la venue du pape demain. La cliente nous a expliqué qu’elle serait tout devant, grâce à des pass VIP nominatifs. Elle a précisé qu’on n’en trouvait plus, parce qu’ils sont très difficiles à obtenir. Elle, en revanche, connaît des gens. Après l’argent, c’était au tour du réseau. Le message, lui, ne changeait pas : il faut que nous le sachions.
Je n’ai pas résisté au plaisir de glisser que mon beau-père serait encore plus près du pape qu’elle. C’est vrai, d’ailleurs : il est diacre à Notre-Dame. Lui prend la chose avec un certain second degré. À l’entendre, il ne servira à rien demain, il fera « le pot de fleurs papal ».
Là, tout a basculé. Le ton a changé, le regard aussi, la façon de s’adresser à moi également. En une phrase, je suis passé de l’ouvrier qu’il faut surveiller à quelqu’un à qui on parle normalement. J’avais pourtant la même tenue de travail, les mêmes chaussures que je n’avais pas enlevées, la même poussière sur les bras. La seule chose qui avait bougé, c’est l’idée qu’elle se faisait de mon carnet d’adresses.
Sur le moment, ça m’a bien fait rire. Mon beau-père a appris le soir même qu’il avait servi de joker. Mais en y repensant, ce revirement m’a plus agacé que tout le reste de la semaine. Il prouve une chose : ce mépris n’avait rien à voir avec moi, ni avec la qualité de notre travail. Il s’adressait à une case, celle des gens qui travaillent de leurs mains chez les autres. Il a suffi que j’en sorte, par une pirouette qui n’a rien à voir avec mon métier, pour que la considération revienne. Le respect ne dépendait pas de ce que je fais, mais de qui je suis censé connaître.
L’ingénieur et l’ouvrier sont la même personne
Cette histoire de case, je la ressens d’autant plus fort que j’en ai changé il y a peu. J’ai passé quinze ans dans le numérique. Pendant toutes ces années, personne ne m’a jamais demandé de me déchausser pour traverser une pièce. Personne ne m’a jamais soupçonné de vouloir tacher une table.
Je suis la même personne aujourd’hui, avec la même façon de travailler, le même souci du détail, la même habitude de tout vérifier. Ce qui a changé, c’est la tenue et l’outil que j’ai dans la main. Chez certaines personnes, ça suffit pour changer complètement la manière dont on vous traite.
Pour moi, tout ça reste finalement une expérience sociale assez drôle. Cette personne ne connaît rien de ma vie. Elle ne sait pas d’où je viens ni pourquoi je suis là, ce qui m’aide à ne pas prendre ses remarques pour moi. J’ai la chance de pouvoir prendre du recul et d’observer la scène presque de l’extérieur, comme une démonstration grandeur nature de ce que les artisans peuvent vivre au quotidien.
Cette chance, tout le monde ne l’a pas. Je me mets à la place d’autres artisans, de mes collègues sur ce chantier ou de tous ceux qui n’ont pas de joker à sortir. Ils vivent ce regard depuis bien plus longtemps que moi. Un tel mépris peut blesser, vraiment. Eux ne peuvent pas se dire que c’est une parenthèse. C’est leur quotidien, chantier après chantier, chez des gens qui ne les verront jamais autrement. Et toi, tu comptes t’y habituer ? Non. Je ne crois pas que ce soit une chose à laquelle on doive s’habituer.
D’autant que ce regard repose sur une idée fausse, de plus en plus fausse même.
Mauvais élève, métier d’avenir
Dans sa tête, j’imagine, artisan veut dire mauvais élève. Quelqu’un qui n’a pas fait d’études, qui a fini en CAP ou en bac pro, ces voies qu’on a longtemps décriées et vers lesquelles on orientait les élèves dont l’école ne savait plus quoi faire. Ce seraient des métiers qu’on choisit par défaut, jamais par goût.
Sauf que le travail des artisans est essentiel au bon fonctionnement de notre société. Sa cage d’escalier, sa salle de bain, son robinet à mille euros : rien de tout ça ne tient sans des gens qui savent le faire, le poser, le réparer. Une société où plus personne ne sait carreler, enduire ou tirer une ligne électrique s’arrête très vite.
Je vais même plus loin. Ces voies autrefois décriées sont les métiers d’avenir. L’IA va faire énormément de mal aux métiers intellectuels, y compris à celui que j’ai exercé pendant quinze ans. Je viens de ce monde-là, je vois ce qui s’y prépare. En revanche, une IA ne posera pas d’enduit dans une cage d’escalier. Elle ne changera pas non plus un robinet, même à mille euros. Les voies qu’on regardait de haut sont sans doute parmi les plus solides aujourd’hui.
Ça remet cette semaine à sa juste place. Reste à dire ce que j’en garde, concrètement.
Ce que j’en retire
D’abord, le travail sera fait proprement quand même. La cage d’escalier sera enduite, la salle de bain avancera, le robinet à mille euros ne sera pas rayé. Ce n’est pas pour cette cliente que je fais attention, c’est parce que c’est comme ça que je travaille. Le mépris d’un client ne change rien à l’exigence qu’on se fixe soi-même.
Ensuite, cette semaine reste une exception. Depuis le début de ma reconversion, les gens chez qui je suis intervenu m’ont traité comme ce que je suis : quelqu’un venu faire un travail chez eux, avec qui on discute et à qui on fait confiance. Il serait injuste de généraliser. Je comprends simplement mieux, maintenant, pourquoi certains artisans arrivent sur un chantier avec une méfiance déjà installée. Ils ont leurs raisons.
Enfin, aussi paradoxal que ça paraisse, toutes ces histoires me confortent dans mon choix de reconversion. J’ai quitté un métier que l’IA est en train de bousculer pour un métier dont on aura toujours besoin. Qu’une cliente le regarde de haut n’y change rien.
Demain, le pape sera à Paris. Ma cliente sera tout devant. Mon beau-père sera encore un peu plus près, en pot de fleurs. Moi, je serai dans la cage d’escalier, à enduire. Tout le monde sera à sa place, en somme.
Sur le même thème : ma semaine dans la peau d’un maçon, où je parlais déjà du respect que méritent les métiers du bâtiment. Et aussi ce chantier qui m’a fait grandir en tant qu’artisan.
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